Poetic Profile
Rémi Bouthonnier (Jennifer K. Dick, translator)




Remi Bouthonnier : Questions pour le Chicago Postmodern Poetry Project :
1) Comment voyez-vous la poésie (et son rôle) dans le contexte du monde actuel ?
La poésie se définit-elle selon un rôle et une époque ? Si monde est ici l’ensemble utilitaire social et marchand, la poésie n’y a aucune prise, n’en est pas même expression critique. Elle est avec grande force d’indifférence l’opposé exact du circuit mondain et productif, une chance de rencontre. L’anti-méduse (qui peut stupéfier elle-même, méduser). Mais c’est quoi poésie ? Un art impur, difficile à qualifier car mêlé de parole. Il s’agit toujours de partir d’un rapport désert, de soi à l’autre, à son propre devenir et au monde. Mon attachement est moins à poésie qu’à toute forme de pensée et d’art qui investit, déplace notre rapport, jusqu’à violence d’une rédemption. Elle qui désire pourtant violemment déchirer les juridictions, s’il est vrai qu’elle cherche liberté absolue, elle est aussi polarisée par une loi, non-écrite, secrète contradiction au monde tel qu’il va avec sa barbarie. L’instant humain échappe à toute loi écrite. C’est de là que naît, selon moi, l’écriture : le désir contradictoire de la loi et de l’affranchissement.
2) Quel sens donnez-vous au fragment dans la poésie ?
Le fragment n’est pas spécifique à notre époque, mais devient forme à part entière. Liberté cherchant sa contrainte ? Y a-t-il lien entre vers et fragment ? De quel fragment parle-t-on ? D’une esthétique de la page éclatée ? Du fragment de prose ? Du tic aphoristique ? J’y vois une sensibilité contemporaine, une conception de discontinuité (du sujet, de la chose, du temps, etc), c’est trop évident pour y insister. Sinon, tout simplement, la page éclatée permet, pour l’oeil et l’oreille, une organisation spéciale de timbre, couleur, et rythme.
3) Pensez-vous que la poésie continue d’aller de l’avant, d’être neuve et dynamique, et, si tel est le cas, comment, selon vous, votre oeuvre explore-t-elle un territoire nouveau ?
La poésie ne progresse pas. Laissons ça aux philosophies politiques. En revanche, les poètes appartiennent à des temps différents. Il est évidemment triste de répéter ce qui a été dit, d’où l’envie de pousser la langue à certaines limites, mais nouveauté à tout prix égare. L’originalité naît d’un travail lent, désintéressé, le but de tout art n’est jamais beauté ou nouveauté, mais de résoudre des problèmes esthétiques, intellectuels et spirituels, de poursuivre ce qu’on s’est donné pour tâche, il y a là un moteur obscur. Je n’explore aucun autre territoire nouveau que monde et langue, toujours nouveaux. Dans l’étroitesse de ce rapport, on trouve des chances de fraîcheur, notre seul horizon.
4) Pouvez-vous donner, en tant qu’écrivain, quelques unes de vos influences ? Les écrivains ou poètes étrangers ont-ils été importants pour vous, ou principalement ceux qui écrivent dans et à partir de la tradition française ? (En bref, l’échange international entre poètes est-il important, selon vous, et si oui ou non comment et pourquoi ?)
La lecture des autres est importante, de tout pays et toute époque, si possible dans la langue de l’autre.
5) Pour vous, comment naît un poème, qu’est-ce qui le déclenche, et vous mène au-dedans ?
J’écris sans plan. C’est pourtant comme si j’organisais une carte géographique, qui ne m’appartient qu’à moitié. Je poursuis une réflexion dont l’écriture est soutien, plutôt que but. Les textes que j’ai publiés à ce jour naissent d’une première manière, où matière était à dépasser, pour échapper à l’étouffement. Aujourd’hui, j’ai opéré une conversion, je cherche à construire sur le rapport (où tout se passe), ma seule façon d’être sauvé (pour l’instant).
6) Beaucoup d’entretiens en France s’articulent sur la nature de la poésie opposée à la prose. Les voyez-vous comme séparées ? Avez-vous le sentiment d’utiliser des éléments de prose ou de fiction dans votre poésie ? Si oui, comment et pourquoi ?
Lorsqu’on oppose poésie et prose, je réponds écriture : opération par laquelle on tend à éclaircir, au fur qu’il continue de se troubler, le rapport brisé et mouvant qu’on essaie de toucher par les mots. La fiction déplace le terrain, soulage, s’articulant sur un temps frivole et tragique. Ou mythe. Naissance des archétypes. Préhistoire. La question pour moi n’est pas prose ou poésie, mais écriture, c’est-à-dire comment par les mots parvenir à un peu d’éclaircissement ou de merveilleux.
7) Quel conseil donneriez-vous, à un jeune écrivain venant vers vous, sur la manière de poursuivre un travail d’écriture dans un monde qui, de plus en plus, valorise exclusivement les activités rentables ?
Quel conseil ? Aucun. Des mots humains. Ce qui m’a aidé, m’aide à tenir, c’est reconnaissance comme critique de mes aînés et contemporains, bref dialogue, possibilité même de dialogue. Je constate en effet qu’il n’y a presque aucune place, aujourd’hui, pour autre chose que rendement, efficacité. Il s’agit d’une guerre (en soi et en dehors). Nous poursuivons aussi par ultime ferveur, qui est d’espoir, car nous connaissons trop l’histoire pour déclarer si facilement notre défaite !
Extrait d’ entre-corps de Rémi Bouthonnier
I
des années, cuire (tourner (dans un point) fontaine dans la cave qu’on maintient de cartons) l’aiguille qui ponctue une traversée se déchire en rocher reprenant, grossissant (masse dans son vol bloqué (respire) vagues dont les planches mal jointes, relief minutieux dont l’imperceptible mouvement pullule, s’éboule) dans ce sentiment impraticable (vitesse dont le sommet s’ouvre) s’écrasant sur la base aveugle, beuglante, arrêtée
*
... puis le tiroir (dictée pluvieuse, dévie... insistance onctueuse et poussière du choc... pulsion-sédiment (précède et devance le mouvement) taper cette corde qu’une ombre entoure (plusieurs, s’enfuient...) en toi cassé (un conduit) ne laisse fuir qu’un rayon (puanteur) la laine gonfle dans les tiroirs (quelques pas, milliers de têtes minuscules...) où ? tous les vêtements de sa vitesse (sort du fond éclaté, se répand) prendre se brise (main elle-même immense, peuplée de systèmes, glissements, ombres) en rage devant le bâtiment inerte (s’y prépare le cadavre en équations) où ça ? un morceau de bête à chaque étage, dans les véhicules) où s’arrête ? dans la lente réintégration des sols (cette (boîte) cette
tête défaçonnée, corps mélangé de larves, de marées...) tandis que (lente) pousse (horreur) l’aurore, sur la pourriture blanche...
( s’endormir, comme un pain au four...
*
coup et son épaisseur (tombe) dans le dos du dormeur (ouvrant passages, rapides...) instant dont nul médiateur (ville sans issue (ou d’autres villes...) dont la pierre tourne attachée au centre du corps) se décale (vêtements des eaux, grimoires purulents) avec une boule de fragments collés (se dégage (soulagement puisé dans le rouge) de la glaise illimitée) et fine craquelure où le mur se recroqueville (recelant les océans) et navigue...) comme si tout (coupure à l’origine, vêtements morts de l’éternité) d’une cassante volute ruisselait... cordages, boucherie nuageuse dont pendent les pièces (tuyaux rouges et lourds de chaleur, gonflés d’espèces, futures saisons : entrailles du couchant, coulant sur le cadavre des routes...
*
tapies au fond des os, les serrures (et un choc (les tenant (insérées) égoutte les constructions
dégrafées dans l’araignée vide
ou la nymphe
déchirée par le taureau se mue (en rocher (ou en voix) elle
coule (brume) dans les branches) sa bouche (forêt ou nuit (sa courbe) crache (boule froide
vomie par l’écart, grotte (inassimilable (et remue) l’écart bouché grossit (la scie) sort, et s’enfonce...
*
montagne : pression (ses lignes cassent jusque dans nos os (piéton, rature...) et gambadent, soif dont l’arbre arraché dégorge un véhicule) le bleu cadre une fissuration (larves de chiffres) naître ? – tout à l’heure... une goutte au bout de l’avenue interminable... pierre à l’énergie mal emmêlée (aux étoiles, moules de coton) à la boue
s’aggrave (l’air : meuble (dehors nous chie partout) océan menuisier (paysage mou dans ce bac percé, l’église du fou (lac sourd dans la poussée) l’absence de (avale) clef au fond du lac) rien à faire (renifler) dans la houle déformée (qu’à planter des fous dans la moule engluée) l’aiguille échouée (nous chie) et mettre la main sur (la clef qui ouvre le lac...
*
une poche craque (le linge explose (armoires, minutes...) qui dans son fond (retient l’obscur (neige (équation) miaule) toutes ces salades
fondent, les immeubles glissent dans des failles, la pâte
en expansion (angles bouchés (pilule engloutissant le (partout (bloqué (disparu) tient (sans entrave) seul énorme
obstacle (alors tout-petit (à peine glissade ou
déséquilibre ? fait un pli (pétale, incision) et la masse comprimée se déchire, s’aspire raclée de croûtes, recommence à rentrer, se retourne et s’expulse, puis s’éclipse : tout autour
silence
soulagé, l’infime qui
se fend (traversé... les rayons
du premier (soleil
par une fissure (et dans chaque rayon
des milliers de soleils...
le centre a disparu
