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Poetic Profile
Cécile Meinardi



Cécile Mainardi : Questions pour le Chicago Postmodern Poetry Project :
1) Comment voyez-vous la poésie (et son rôle) dans le contexte du monde actuel ?
Comme
ultime rempart contre le désastre à venir et déjà commencé...soit hyper-surannée,
hyper-inutile, et donc hyper-remarquable.
2) Quel sens donnez-vous au fragment dans votre poésie ?
Tous mes cahiers, carnets,
feuilles, morceaux de papiers... sont remplis de fragments inutilisables -une
"lèpre", disais-je à un moment-. Un jour un jeune artiste me voyant perplexe et
désoeuvrée devant tant de fragments accumulés, m'invitait à tout recopier dans
l'ordre où ça venait, à tout mettre au propre, pour faire un livre. C'est
évidemment impossible. Un livre commence quand on sent qu'un fragment a
suffisamment de puissance pour tirer avec lui le rêve de sa totalité; même si ce
livre-là se passe en fragments, c'est dans les interstices que l'on comprend
qu'il s'agit d'un livre, ou d'un poème, car un "vrai" poème devrait à chaque
fois pouvoir porter avec lui un livre entier. livre ou poème, même combat.
3) Pensez-vous que la poésie continue d'aller de l'avant, d'être neuve et dynamique et, si tel est le cas, comment, selon vous, votre oeuvre explore-t-elle un territoire nouveau ?
Oui la poésie continue de se
trouver de nouveaux déploiements, en prenant en compte les bouleversements de
l'époque, y compris linguistiques. J'essaie, comme je le peux, de trouver de
nouveaux stimulis à l'écriture qui provoquent de nouveaux réflexes : enjoindre
de ne lire qu'une fois, tourner autour d'une couleur sans nom, imprimer la
singularité impalpable de ma/d'une voix dans le texte qu'elle lirait/écrirait...
en somme, perturber légèrement les codes/les cadres de la profération, comme
enfant, il m'arrivait de faire passer des disques 33 tours sur la vitesse des
45, comme pour entendre mieux l'essence de certains morceaux, usés par
l'habitude...
4) Pouvez-vous donner, en tant qu'écrivains, quelques unes de vos influences ? Les écrivains ou poètes étrangers ont-ils été importants pour vous, ou principalement ceux qui écrivent dans et à partir de la tradition française ? (En bref, l'échange international entre poètes est-il important selon vous, et si oui ou non comment et pourquoi ?)
Je viens d'une lignée : Baudelaire/Breton/Deguy/Fourcade pour aller vite. J'ai également beaucoup lu les romantiques allemands, regrettant de ne pas pouvoir les lire dans leur langue; et l'expérience d'une poésie en langue étrangère, c'est avec l'italien que je l'ai eue (et un tout petit peu avec l'anglais). C'est pour moi l'expérience d'une double magie, car il s'agit de faire l'expérience du sens à travers un ensemble de mots qui lutte parfois précisément contre le sens (son maintien, son évidence, son ordre) : un état de fragilité intense, où le poétique arrive par éclats, du sens qui se soustrait au sens, et qui provoque un autre état de la langue, stroboscopique.
Les différents degrés de cet
état de la langue (jusqu'à la mono-traduction idéale, qui n'existe pas) -tracé
asymptotique de toute traduction- sont évidemment à éprouver/tester par toute
personne qui se coltine à l'écriture poétique, elle me semble essentielle, mais
je crois aussi qu'on peut aussi la faire dans le seul champ de sa propre
langue... il n'y a donc pas de
règles, je crois, en matière d'écriture.
5) D'où et comment vous vient un poème, qu'est-ce qui le déclenche, et vous pousse au dedans ?
Beaucoup de poèmes me viennent par contagion d'autres poèmes, et il m'est même arrivé d'écrire des poèmes à la suite de la lecture systématique et programmée de ceux d'un autre poète : un poème écrit pour un poème lu –je l'ai fait sur plusieurs pages, en mettant explicitement le processus à plat. Qu'est-ce qui dans cette opération peut bien être commun avec l'expérience d'avoir envie d'écrire d'un coup, sans médiation, sans "levain" artistique, à même "l'existence", puisque l'élan est suivi dans les deux cas du même effet? peut-être un souffle qui a été coupé/déporté/déplacé, et qui ne sait plus tout seul reprendre sa place, se retrouve-t-il au moyen de cette profération mentale. Que ce déportement s'appelle "beauté", "manque", "désir", la nécessité de reprendre mon souffle (autrement qu'en inspirant physiquement) me semble être ce qui déclenche chez moi l'écriture, ou l'ébauche d'écriture d'un poème.
6) Beaucoup d'entretiens en France s'articulent sur la nature de la poésie opposée à la prose. Les voyez-vous comme séparées ? Avez-vous le sentiment d'utiliser des éléments de prose ou de fiction dans votre poésie ? Si oui, comment et pourquoi ?
Prose et poésie sont pour moi
intimement conjointes. Dans un de mes projets, j'ai voulu promouvoir la prose de
Proust au rang de poésie –une sorte de ready-made poétique- par la seule
insertion de la même expression récurrente : "en français", au gré de ses longs
méandres syntaxiques. Outre le décollement de la représentation littéraire
qu'elle réalise, cette
opération permet de redessiner dans la prose le poème qui y est comme crypté, et
qui se clipse rêveusement en chacun de ses points; à l'inverse, produire la
prose qui serait cryptée par un poème aux contours indécidables, et dont
l'indécidabilité consiste en cette prose même, en son "flotté", tel est
l'actuelle forme poétique de ce que j'écris. On pourrait dire aussi "tester
l'entrain".
7) Quel conseil donneriez-vous à un jeune écrivain venant vers vous sur la manière de poursuivre un travail d'écriture dans un monde qui, de plus en plus, ne valorise que les activités rentables ?
Il n'y a pas de conseils à donner en poésie, peut-être des enthousiasmes à transmettre, mais qui se trouvent alors être les plus actifs justement dans les poèmes eux-mêmes. Quant au monde dans lequel nous vivons, il y a belle lurette que la poésie n'y représente absolument plus aucun enjeu, et c'est pour cela qu'il est urgent qu'elle se perpétue comme expérience maximale du non-rentable, non-libéral, non-périssable, tandis que c'est le langage lui-même qui semble frappé de marchandising.
ma voix
la bague en pierre de lune
Cécile Mainardi : extrait de LA BLONDEUR
car ta blondeur éteinte peut décharger les piles du mot blond
toujours sur le point d’expirer dans ce qu’on trouve de couleur blonde au Tibre
(toute couleur semble en avoir été extraite et
convertie en pure densité lactée de flots)
exactement là où les noms de couleur cessent d’appeler
– nous vous prions de les excuser pour cette interruption momentanée de la couleur –
comme la teneur en rêve de certains rêves à un moment donné
fait qu’on se réveille, sous l’effet d’un trop fort accès de rêve – pas parce qu’on va mourir – qui emporte la matière même rêvée
Imagine la blondeur qui se noie
qui se dilue progressivement dans de l’eau, comme du sirop
à ma menthe, comme du sang qui pisse de la blessure d’un requin, bouillonnant sous l’effet
rotatoire
de pales du hors-bord
de la blondeur qui se noie et qui sombre donc aussi
et bloque un banc de sirènes par électrolyse
et pousse ses mètres de soie à l’intérieur de ma mémoire
ta blondeur éteinte ou en bas voltage ?
ta blondeur mauves-palmiers-sous-l’orage
ta blondeur dive-ordure
ta blondeur kascher, kantienne, cashmere et cache-cœur
ta blondeur innommable que tout peut nommer
aux conduits apparents
aux tulipes occupées
Jusqu’où dans la langue
ta blondeur vient-elle frapper ses anorexiques rayons
jusqu’où s’enfonce-t-elle dans les mots
comme le visible dans les yeux
jusqu’où s’enfonce-t-elle dans ma tête comme si tes cheveux poussaient à l’intérieur de ma mémoire
comme s’il y avait une rétine au fond du langage
qui mieux qu’un oeil, voit tout ?
là où les mots cessent d’appeler
it’s not going to stop
ta blondeur prend le relai
pales du broyeur électrique
Réduite en charpie dans le broyeur électrique
je croyais m’être définitivement débarrassée d’elle
réduite en chapelure, en poudre, en poussière
et voilà que, parce qu’un peu d’air de ressemblance entre dans la pièce,
elle redore jusqu’à mes poumons
la voilà qui, parce qu’un peu de toi se lève dans une démarche, redore tout et m’encrasse à nouveau la mémoire
je croyais m’être définitivement débarrassée d’elle
partout où je pouvais la retrouver hachurée,
striée, lissée dans le dictionnaire
ou sous la douche, couleur «fleur de pêcher»
à noyau très dur et à chair fine
couleur «pêche de vigne»
ta compote de blondeur
couleur «pêche-melba sur diapo»
et jamais en P.C.V
ma blondeur super-mate, ma blondeur sur basse-fréquence, sous perfusion d’antidépresseur, dépressurisée dans la cabine d’essayage des noms de couleurs, ma blondeur en classe de soutien, aux yeux de lynx
ô ma hyène de blondeur
Qui pendant la réunion aurait dit de tes cheveux qu’ils étaient blonds ?
eux qui tirent à tout prendre sur le bronze plus que sur l’or
qui jouent Schumann un octave trop bas
tant que je crois encore pouvoir nommer ta blondeur ex æquo, elle reste blonde
tant que j’ai l’impression de pouvoir encore nommer ta blondeur à nomination extemporanéee – que l’on fabrique au moment du besoin – elle reste blonde
pas un jour sans une nouvelle ligne
sans une nouvelle collection
parfois, j’avais l’impression que je pouvais lire médicalement le dictionnaire, et y faire sans l’ombre d’une hésitation, l’ordonnance des mots qui continueraient à la nommer encore, à la maintenir en réanimation, à lui faire du bouche à bouche
en gros, un mot toutes les trois pages du Robert te faisait blondoyer à dos de métaphore
en 0,6 parole/second
ça donne une blondeur plutôt amortie
une impression de ralenti dans la blondeur, pratiquement ça l’éteint
puisqu’il s’agit pour moi de la maintenir blonde dans des mots qui poussent continûment une dentition neuve de requin toutes les 24 heures
à partir du moment où ta blondeur strabique se conçoit
alors pourquoi pas
ta blondeur d’ornythorinque
quand tu veux vraiment, mais alors vraiment te faire remarquer !
Ce qui fait que je me retourne comme un vrai détecteur de métaux
vers le passant ou la passante aux cheveux blonds
(dans le fond du miroir, ça fait généralement bronze sale)
ça n’est pas l’appel catadriopte (qui renvoie la lumière en sens inverse, et rend visible la nuit un véhicule) ni l’accès de couleur, de précision pétulante dans la couleur, par exemple des pois bleus sur la robe de l’agreg avec laquelle j’avais fait du stop retroussant la couleur à mi-cuisse du spectre
c’est l’errance d’y voir sans nuancier lexical – oui les mots
sont aussi une affaire de dégradé – autant le sable grège de Rimini où je
pleurais d’avoir enfoncé les mains à trois ans, beurk ! répugnant si jeune à
considérer le degré d’enfonçabilité des choses mouillées du paysage, le monde
n’était pas lisse, ça non ! parole de
shampooineuse bulgare, autant le sable de Rimini, disais-je, que la paille ou le
poney de n’importe quoi
la neige fondue de la blondeur à la surface des mots où elle tombe comme soudain aspirée, happée
ta blondeur aphteuse et nubile
ta blondeur no word’s land
ô ma fausse vraie fausse blonde oxygénée dans les mots
vous n’êtes pas une vraie personne, ai-je crié,
car j’avais crié des volumes d’amour, carrément des hectares de pampa d’amour, des steppes entières rasées en cinémascope
quelque chose qui donne carrément envie de gerber, le grand huit sur grand écran de cinéma en relief
vous n’êtes pas une vraie personne
bien que j’ai cru à tous vos signes extérieurs de blondeur, vous n’étiez pas vraiment blond, et sûrement pas une chère tête blonde, plutôt une âme hyper-décolorée, à 90% d’eau oxygénée par volume de produit décolorant, j’ai tout bu d’un trait, tout avalé d’une traite, bu ras la tasse,
j’ai essayé de crier des volumes d’amour qui me sont restés dans la gorge
j’ai ramassé les décombres de ce que j’avais pris pour une vraie personne
pour une vraie blonde
moi je préfère les rousses
il n’y a rien de plus beau qu’une rousses quand elles sont belles
toutes les autres peuvent aller se rhabiller les cheveux, se remettre leur bonnet de bain, aller jouer au water-polo dans le petit bassin, se refaire Palombella Rossa
je vous avais dit – programme candeur – «j’ai une âme de blonde» pour voir l’effet que ça faisait ce mot prononcé à haute voix
«quand est-ce que tu nous la fais voir ton âme de blonde ?» avaient répondu un des gros philosophes libidineux croyant là démontrer la supériorité de la phénoménologie sur l’amour
tu es aussi beau qu’une rousse en blond si les rousses sont les plus belles
quand elles sont belles
je ne mens pas, vous pouvez tout vérifier, il y a plein de témoins
c’est une vraie histoire blonde, une vraie blonde histoire
là je vise le l de blonds oublié entre le b et le o sur le viseur de ma machine à écrire des James Blond
sans compter les émois dyslexiques
les bolndeurs, les blnodeurs, les boneurs coup sur coup
à la mitraillette, tu m’envoyais de la blondeur morte à la pelle
moi, je m’effondrais dans les bras de Sainte-Blondinette, patronne des shampooineuses, j’expirais dans la mousse de l’impitoyable
ta blondeur chronopost, chronissimo
c’est-à-dire qui tire plus vite que ses ombres cuivrées, auburn, acajou, cendrées, griotte, toute la collection de chez Littré, bien qu’elle ne le vaille pas
aussi beau qu’une femme en homme quand elle redevient femme, qu’un homme en femme quand il redevient homme, le très court ravissement éthérésexuel que ça produit à chaque fois
aussi beau qu’une rousse en blonde si les rousses sont les plus belles quand elles sont blondes
le poème moi, je le préfère châtain
